# Quels sont les risques de vivre à côté d’une usine de méthanisation ?

La méthanisation agricole connaît un développement rapide en France, passant d’une centaine d’installations en 2012 à plus de 1700 unités aujourd’hui. Cette croissance exponentielle soulève des préoccupations légitimes chez les riverains qui découvrent parfois ces projets industriels à proximité immédiate de leurs habitations. Entre promesses d’énergie renouvelable et réalités des nuisances quotidiennes, il est essentiel de comprendre les véritables dangers que représentent ces installations pour votre santé, votre environnement et votre qualité de vie. Les incidents se multiplient sur le territoire national, avec plus de 500 accidents recensés depuis 1996, révélant des failles dans le contrôle et l’exploitation de ces sites industriels implantés en zone rurale.

Émissions atmosphériques et qualité de l’air périmétrique

La qualité de l’air autour d’une installation de méthanisation constitue une préoccupation majeure pour les populations riveraines. Contrairement au discours rassurant des exploitants, ces sites génèrent diverses émissions gazeuses dont les effets cumulatifs sur la santé restent encore mal évalués. Les processus de fermentation anaérobie, le stockage des intrants organiques et la manipulation des digestats libèrent dans l’atmosphère un cocktail de substances potentiellement toxiques.

Concentrations en sulfure d’hydrogène (H2S) et seuils olfactifs

Le sulfure d’hydrogène représente l’un des composés les plus problématiques émis par les installations de méthanisation. Ce gaz, reconnaissable à son odeur caractéristique d’œuf pourri, se forme naturellement lors de la décomposition anaérobie des matières organiques contenant du soufre. Avant épuration, le biogaz peut contenir entre 0 et 0,5% de H2S, une concentration qui pose de sérieux risques sanitaires. Les zones les plus exposées sont les préfosses de stockage des substrats, où le mélange incontrôlé de certaines matières organiques peut provoquer des dégagements massifs de ce gaz toxique.

Le seuil de détection olfactive du H2S se situe autour de 0,00047 ppm, ce qui signifie que vous pouvez sentir sa présence bien avant qu’il n’atteigne des concentrations dangereuses. Cependant, cette propriété constitue un piège : à partir de 100 ppm, le H2S paralyse les nerfs olfactifs, vous privant de ce système d’alerte naturel. L’exposition à des concentrations supérieures à 500 ppm peut entraîner une perte de conscience immédiate et même la mort. Les travailleurs des sites de méthanisation et les riverains proches restent particulièrement vulnérables lors des opérations de maintenance ou en cas de dysfonctionnement des systèmes d’épuration.

Rejets d’ammoniac (NH3) et impact sur les voies respiratoires

L’ammoniac constitue un autre polluant atmosphérique majeur généré par les installations de méthanisation, particulièrement lors du stockage et de l’épandage des digestats. Ce gaz irritant se dégage lorsque l’azote organique contenu dans les effluents d’élevage se transforme en azote ammoniacal. Les concentrations peuvent atteindre des niveaux préoccupants, surtout dans un rayon de 500 mètres autour du site. L’exposition chronique à l’ammoniac provoque des irritations des muqueuses oculaires et respiratoires, des maux de tête persistants et une fatigue généralisée.

Les épisodes de pollution à l’ammoniac s’intensifient

lors des périodes d’épandage intensif, notamment au printemps et à l’automne, lorsque les conditions météorologiques (absence de vent, inversion thermique) favorisent la stagnation des gaz au niveau du sol. Pour les personnes asthmatiques, les enfants et les personnes âgées, ces pics d’exposition à l’ammoniac peuvent aggraver des pathologies respiratoires préexistantes, provoquer des crises d’asthme ou des bronchites irritatives. Même à des concentrations inférieures aux seuils réglementaires, la répétition de ces épisodes dans le temps contribue à une inflammation chronique des voies respiratoires, avec une baisse progressive de la qualité de vie des riverains qui vivent à proximité d’une usine de méthanisation.

Composés organiques volatils (COV) issus de la fermentation anaérobie

Au-delà du H2S et de l’ammoniac, les unités de méthanisation émettent une large gamme de composés organiques volatils (COV) résultant de la dégradation anaérobie de la matière organique. Il peut s’agir d’aldéhydes, de cétones, d’acides gras volatils ou encore de terpènes, dont certains sont fortement odorants et irritants pour les muqueuses. Ces COV contribuent de manière significative à la gêne olfactive ressentie par les riverains, mais ils participent aussi à la formation d’ozone troposphérique en présence de rayonnement solaire, un polluant reconnu pour ses effets délétères sur la fonction respiratoire.

Si les études spécifiques aux méthaniseurs restent encore limitées, les connaissances acquises sur d’autres secteurs (stations d’épuration, sites de compostage) laissent penser que l’exposition chronique à un mélange de COV, même à faibles doses, peut favoriser maux de tête, nausées, troubles du sommeil et sensation de fatigue inexpliquée. Pour les personnes vivant à côté d’une usine de méthanisation, ces symptômes diffus sont parfois difficiles à relier directement à l’installation, ce qui complique toute démarche de reconnaissance officielle. Pourtant, la combinaison COV + H2S + NH3 crée un environnement chimique complexe dont les effets cumulatifs sur la santé restent sous-estimés dans les études d’impact fournies lors des enquêtes publiques.

Particules fines PM10 et PM2.5 générées par le trafic des intrants

Les risques liés à la méthanisation ne se limitent pas aux gaz émis par les digesteurs ou les fosses de stockage. Le trafic routier généré par l’acheminement des intrants (lisiers, fumiers, cultures intermédiaires) et par le transport des digestats contribue également à la dégradation de la qualité de l’air périmétrique. Les rotations quotidiennes de tracteurs, camions-bennes et camions-citernes soulèvent des poussières de chaussée, des particules de terre et de matière organique qui se retrouvent en suspension dans l’air sous forme de particules fines PM10 et PM2.5.

Ces particules, suffisamment petites pour pénétrer profondément dans les voies respiratoires, sont associées à une augmentation des maladies cardiovasculaires, des cancers du poumon et des exacerbations de l’asthme. Vivre à côté d’un méthaniseur implanté en zone rurale peut donc, paradoxalement, vous exposer à une pollution particulaire comparable à celle observée en zone périurbaine dense lors des périodes de pointe agricole. Lorsque les trajets de camions traversent directement les villages, les habitants les plus proches des axes de circulation supportent une double peine : nuisances sonores et exposition chronique aux particules fines issues d’un trafic lié à une activité dont ils ne tirent aucun bénéfice direct.

Nuisances sonores liées au fonctionnement des équipements de méthanisation

Au-delà de l’odeur et de la qualité de l’air, le bruit constitue l’une des nuisances les plus immédiatement perceptibles pour les riverains d’une usine de méthanisation. Si les porteurs de projet insistent souvent sur le caractère « silencieux » du procédé de digestion lui-même, ils minimisent volontiers les émissions sonores permanentes générées par les équipements annexes : broyeurs, pompes, soufflantes, moteurs de cogénération et circulation des engins. Pour une famille qui vit à moins de quelques centaines de mètres, ces bruits de fond répétés peuvent transformer un environnement rural auparavant paisible en zone industrielle à haute intensité sonore.

Niveaux de décibels des broyeurs et pompes centrifuges

Les broyeurs, mélangeurs et pompes centrifuges utilisés pour préparer et acheminer les substrats dans les digesteurs fonctionnent de manière quasi quotidienne. Selon les données industrielles, ces équipements peuvent générer des niveaux sonores de 70 à 90 dB(A) au voisinage immédiat, soit l’équivalent d’une rue très passante ou d’un atelier industriel. Même si les distances et les dispositifs d’isolation acoustique réduisent ces valeurs chez le riverain, celui-ci peut percevoir de manière continue un ronronnement mécanique, ponctué de pics de bruit lors des phases de chargement ou de nettoyage.

Sur le long terme, cette exposition à un bruit modéré mais permanent est loin d’être anodine. De nombreuses études montrent qu’un environnement sonore supérieur à 45 dB(A) la nuit augmente le risque de troubles du sommeil, d’irritabilité, de difficultés de concentration et de stress chronique. Lorsque vous avez choisi d’habiter à la campagne pour le calme et que vous vous retrouvez à vivre à côté d’une usine de méthanisation, ce basculement acoustique peut être vécu comme une véritable violence environnementale.

Vibrations mécaniques des moteurs de cogénération CHP

Dans les unités de méthanisation valorisant le biogaz par cogénération (CHP), un moteur thermique fonctionne 24 heures sur 24 pour produire de l’électricité et de la chaleur. Même lorsque ce moteur est installé dans un caisson insonorisé, il génère des vibrations mécaniques qui se propagent dans les structures et le sol. Ces vibrations, difficilement mesurables pour un non-spécialiste, se traduisent souvent par une sensation de bourdonnement sourd, particulièrement perceptible la nuit lorsque le reste de l’environnement est silencieux.

À la manière d’un réfrigérateur industriel qui ne s’arrête jamais, le moteur de cogénération impose sa présence sonore et vibratoire en continu. Pour certains riverains, ce bruit de fond permanent peut entraîner des troubles du sommeil, une sensation de nervosité diffuse et, à terme, une altération de la santé psychique. Les études d’impact acoustique réalisées avant la mise en service des sites prennent rarement en compte cette dimension vibratoire, alors qu’il s’agit d’un facteur clé de la perception de la nuisance lorsque l’on vit à côté d’une usine de méthanisation.

Circulation des camions-citernes transportant les digestats liquides

Les opérations d’épandage des digestats liquides mobilisent des camions-citernes et des tonnes à lisier de grande capacité. Pendant plusieurs semaines par an, notamment au printemps et à l’automne, le ballet des engins surdimensionnés s’intensifie sur les routes rurales. Bruit de moteurs diesel, freinages, manœuvres près des habitations, chargements réalisés de nuit pour profiter des fenêtres météo favorables : autant d’éléments qui transforment la vie quotidienne des riverains en périodes de « pics de bruit » particulièrement éprouvants.

Cette circulation accrue ne se limite pas à un désagrément ponctuel. Elle modifie profondément la perception de sécurité des habitants, en particulier pour les enfants qui se rendent à l’école à pied ou à vélo, et pour les piétons sur des voies initialement peu fréquentées. Vous aviez l’habitude d’entendre quelques tracteurs au fil des saisons ; avec l’arrivée d’un méthaniseur, vous devez composer avec un trafic industriel lourd, dont les conséquences sonores et sécuritaires ne sont pas neutres pour votre qualité de vie.

Risques sanitaires associés aux agents pathogènes et contaminants biologiques

Les installations de méthanisation sont souvent présentées comme des « digesteurs géants » capables de neutraliser les agents pathogènes présents dans les effluents d’élevage et les déchets organiques. En réalité, le tableau est plus nuancé. Selon les conditions d’exploitation (température, temps de séjour, nature des intrants), certains microorganismes peuvent survivre au processus et se retrouver dans le digestat ou dans l’air ambiant sous forme d’aérosols. Pour les riverains, cela soulève des questions légitimes : vivre à côté d’une usine de méthanisation augmente-t-il le risque d’exposition à des bactéries ou toxines d’origine agricole ?

Prolifération bactérienne dans les digesteurs en conditions mésophiles

La plupart des unités de méthanisation agricoles fonctionnent en régime mésophile, c’est-à-dire à des températures comprises entre 35 et 40 °C. Ce compromis énergétique réduit les coûts de chauffage, mais il ne garantit pas une hygiénisation complète des substrats. Si certains germes sensibles comme Escherichia coli voient leur population diminuer, d’autres bactéries sporulées ou plus résistantes peuvent subsister. Le digesteur devient alors un écosystème microbien complexe, où coexistent bactéries méthanogènes, flore anaérobie et pathogènes potentiels.

Lorsque des problèmes d’exploitation surviennent (temps de séjour trop court, surcharge organique, variations de température), l’équilibre biologique du digesteur peut se rompre et favoriser la prolifération de certaines souches opportunistes. Dans ces conditions, le digestat qui en sort n’est plus un simple fertilisant organique mais un vecteur possible de contamination pour les sols, les eaux de surface et, indirectement, pour les populations voisines via les poussières et aérosols générés lors du stockage et de l’épandage.

Présence de clostridium et salmonella dans les substrats organiques

Les effluents d’élevage, sous-produits animaux et déchets agroalimentaires introduits dans les méthaniseurs peuvent contenir des bactéries pathogènes telles que Clostridium perfringens ou Salmonella. Or, ces microorganismes présentent une résistance notable aux conditions mésophiles et peuvent survivre au processus de méthanisation si les paramètres ne sont pas parfaitement maîtrisés. Plusieurs études européennes ont d’ailleurs montré la persistance de spores de Clostridium dans des digestats après traitement, avec un potentiel de dissémination lors des épandages.

Pour les riverains, le risque ne réside pas tant dans un contact direct avec le digestat que dans le transport de ces bactéries par les poussières, les projections et les ruissellements vers les jardins, les potagers familiaux ou les points d’eau. Vivre à côté d’une usine de méthanisation utilisant des intrants d’origine animale pose donc une question de sécurité sanitaire qui mérite une transparence totale : quels types de déchets sont réellement traités ? Quels contrôles microbiologiques sont effectués sur les digestats avant leur épandage ?

Contamination par les endotoxines et mycotoxines aéroportées

Au-delà des bactéries vivantes, les sites de méthanisation peuvent émettre des endotoxines (fragments de parois bactériennes) et des mycotoxines (toxines produites par certains champignons) sous forme aéroportée. Lors des opérations de vidange, de brassage ou de manutention des substrats et des digestats, de fines gouttelettes et poussières organiques sont mises en suspension dans l’air. Ces bioaérosols peuvent parcourir plusieurs centaines de mètres, voire davantage en fonction des conditions de vent, et être inhalés par les riverains.

L’exposition chronique à ces toxines biologiques est associée à des symptômes respiratoires (toux, dyspnée), des réactions inflammatoires et, chez les personnes sensibilisées, à des syndromes de type « fièvre des fermiers ». Contrairement aux gaz odorants facilement identifiables, ces contaminants sont invisibles et inodores, ce qui les rend d’autant plus insidieux. Vous pouvez ainsi ressentir une irritation respiratoire ou une fatigue récurrente sans imaginer qu’elle soit liée à la présence, à quelques centaines de mètres, d’une usine de méthanisation mal maîtrisée.

Résidus d’antibiotiques dans les effluents d’élevage méthanisés

Un autre enjeu sanitaire majeur tient à la présence de résidus médicamenteux, et en particulier d’antibiotiques vétérinaires, dans les effluents d’élevage destinés à la méthanisation. De nombreuses études indiquent que le processus de digestion anaérobie ne dégrade qu’une partie de ces molécules, laissant persister des concentrations significatives dans les digestats. Leur épandage répété sur les mêmes parcelles peut favoriser la sélection de bactéries résistantes aux antibiotiques dans les sols et les eaux souterraines.

Cette pression de sélection contribue au phénomène mondial d’antibiorésistance, reconnu par l’Organisation mondiale de la santé comme l’une des plus grandes menaces sanitaires du XXIe siècle. Vivre à côté d’une usine de méthanisation alimentée en grande partie par des effluents d’élevage intensifs revient donc, d’une certaine manière, à cohabiter avec un « réacteur environnemental » où se jouent des processus de sélection microbienne qui nous dépassent. Là encore, l’absence de suivi systématique des résidus pharmaceutiques dans les digestats et les eaux de drainage laisse un angle mort inquiétant dans l’évaluation globale des risques.

Dangers liés au stockage et à la manipulation du biogaz

Le cœur d’une usine de méthanisation, c’est la production de biogaz, principalement constitué de méthane (CH4) et de dioxyde de carbone (CO2). Tant que ce gaz reste confiné dans des digesteurs étanches et des canalisations correctement dimensionnées, le risque pour les riverains semble limité. Mais que se passe-t-il en cas de fuite, de surpression ou de défaut de maintenance ? Les incidents recensés sur le territoire français montrent que le risque n’est pas théorique : incendies, explosions, dégagements gazeux incontrôlés rappellent que le biogaz, comme tout combustible, doit être manié avec une extrême prudence.

Risques d’explosion du méthane (CH4) en atmosphère confinée

Le méthane est un gaz hautement inflammable, dont le mélange avec l’air devient explosif dès que sa concentration se situe entre 5 et 15 % en volume. Dans un local technique mal ventilé, une fosse, une galerie de service ou un bâtiment annexe, une simple fuite peut suffire à atteindre rapidement cette plage de danger. Une étincelle électrique, une source de chaleur ou même une décharge électrostatique peuvent alors déclencher une explosion violente, avec des projections de débris et une onde de choc susceptible d’endommager les bâtiments à proximité.

Si la réglementation impose des dispositifs de sécurité (détecteurs de gaz, soupapes de surpression, torchères), l’expérience de terrain montre que la qualité de conception, de construction et d’entretien varie fortement d’un site à l’autre. Pour un riverain qui vit à quelques centaines de mètres, la probabilité d’un accident grave reste faible mais pas nulle. La question n’est donc pas uniquement technique : êtes-vous prêt à accepter ce niveau de risque imposé, alors même que vous n’avez pas forcément été pleinement informé ni consulté lors de l’implantation de l’usine de méthanisation ?

Intoxication par asphyxie au dioxyde de carbone (CO2)

Le dioxyde de carbone, second constituant majoritaire du biogaz, est souvent perçu comme inoffensif car non inflammable et inodore. Pourtant, à forte concentration, il agit comme un gaz asphyxiant en remplaçant l’oxygène dans l’air. Dans un volume confiné (local, cuve, regard, cave proche d’une fuite), l’accumulation de CO2 peut provoquer des maux de tête, des vertiges, une perte de connaissance, voire la mort par anoxie en quelques minutes. Les incidents mortels rapportés dans le secteur des stations d’épuration et des silos témoignent de ce risque silencieux.

Pour les riverains, le danger principal réside dans les situations où le biogaz ou les gaz issus de la fermentation s’échappent de manière incontrôlée vers des zones basses ou mal ventilées, notamment en cas de terrain en pente ou de présence de bâtiments semi-enterrés. Si vous habitez en contrebas d’un méthaniseur ou à proximité de fosses de stockage, il est légitime de demander des informations précises sur les scénarios d’accidents pris en compte dans l’étude de dangers et sur les mesures de prévention prévues pour éviter tout risque d’asphyxie.

Normes ATEX et zones à atmosphère explosive

Les installations de méthanisation sont soumises aux normes ATEX (ATmosphères EXplosives), qui imposent de définir et de cartographier des zones où un mélange explosif gaz/air peut se former. Dans ces zones, les équipements électriques, les systèmes de ventilation et les procédures d’intervention doivent répondre à des exigences strictes pour limiter le risque d’inflammation. Sur le papier, ce cadre réglementaire constitue une barrière importante contre les accidents majeurs.

Dans la réalité, la mise en œuvre de ces normes ATEX dépend largement du sérieux du maître d’ouvrage et des moyens consacrés à la maintenance. Des erreurs de classification de zones, des capteurs défaillants, des travaux réalisés sans permis spécifique peuvent réduire à néant la protection théorique. Les riverains, eux, n’ont généralement pas accès à ces informations techniques et doivent se contenter d’un discours rassurant. Exiger la transparence sur les études ATEX, les rapports d’inspection et les plans d’urgence internes est pourtant un droit légitime lorsque l’on vit à côté d’une usine de méthanisation.

Pollution des nappes phréatiques et des sols agricoles

L’un des arguments les plus souvent avancés en faveur de la méthanisation est la « valorisation agronomique » du digestat, présenté comme un engrais organique vertueux permettant de recycler les nutriments. Toutefois, entre le discours et la pratique, l’écart peut être important. Fuites de digestat, épandages excessifs, sols saturés en azote et en phosphore : les exemples de pollutions de nappes phréatiques et de cours d’eau se multiplient. Vivre à proximité d’une usine de méthanisation, c’est aussi vivre à proximité de dizaines, voire de centaines d’hectares soumis à ces épandages intensifs.

Infiltration des digestats et excès d’azote nitrique (NO3-)

Le digestat issu de la méthanisation concentre une partie importante de l’azote contenu dans les effluents d’élevage et les déchets organiques. Sous forme ammoniacale à la sortie du digesteur, cet azote est rapidement transformé en nitrates (NO3-) dans le sol sous l’action des microorganismes. En théorie, ces nitrates sont absorbés par les cultures. En pratique, lorsque les doses épandues dépassent les besoins des plantes ou que les épandages sont réalisés à des périodes inadaptées, une partie significative de ces nitrates est lessivée vers les nappes phréatiques et les cours d’eau.

La conséquence est bien connue : augmentation des concentrations en nitrates dans l’eau potable, avec des dépassements réguliers du seuil de 50 mg/L fixé par la directive européenne. Dans certaines régions déjà vulnérables, l’arrivée d’une grosse unité de méthanisation peut aggraver une situation hydrogéologique fragile. Pour les habitants qui dépendent de puits privés ou de petites ressources locales, le risque de voir la qualité de l’eau se dégrader – voire de se retrouver, comme à Châteaulin en 2020, privés d’eau potable pendant plusieurs jours – n’a rien d’abstrait.

Bioaccumulation des métaux lourds dans les cultures maraîchères

Bien que les intrants des méthaniseurs agricoles soient en principe constitués de déchets organiques non dangereux, des traces de métaux lourds (cuivre, zinc, cadmium, plomb) peuvent être présentes dans certains substrats : lisiers d’animaux supplémentés, boues de station d’épuration, co-produits agro-industriels. Le procédé de méthanisation ne détruit pas ces éléments ; il les concentre parfois dans la fraction solide du digestat. Épandus année après année sur les mêmes parcelles, ils peuvent s’accumuler progressivement dans les horizons superficiels du sol.

Cette bioaccumulation pose un risque particulier pour les cultures maraîchères et les jardins potagers irrigués ou fertilisés à partir de ces sols contaminés. Certaines plantes, comme les salades ou les épinards, sont connues pour accumuler facilement des métaux lourds dans leurs feuilles. Pour un riverain qui cultive son potager à proximité de parcelles fortement épandues en digestat, la question de la qualité sanitaire des légumes produits mérite d’être posée. Dans l’état actuel des choses, les analyses systématiques de sols et de productions végétales restent l’exception plutôt que la règle, laissant une grande part d’incertitude sur ce risque à long terme.

Eutrophisation des cours d’eau par les phosphates résiduels

Outre l’azote, le digestat contient des quantités significatives de phosphore, un nutriment essentiel pour les plantes mais également un facteur clé de l’eutrophisation des milieux aquatiques. Lorsqu’il est épandu en excès ou sur des sols déjà saturés, ce phosphore peut être entraîné par ruissellement vers les fossés, ruisseaux et rivières, surtout en cas de fortes pluies peu de temps après l’épandage. Dans les plans d’eau stagnants ou à faible renouvellement, cet apport de phosphates stimule la prolifération d’algues et de cyanobactéries, avec à la clé des épisodes de « marées vertes » et des mortalités piscicoles massives.

Pour les communautés rurales qui dépendent de ces cours d’eau pour la pêche, les loisirs ou simplement pour le paysage, l’impact visuel et écologique de cette eutrophisation est souvent vécu comme une dégradation brutale de leur environnement. Les incidents de pollution liés à des débordements de cuves ou à des erreurs d’épandage de digestat montrent que la méthanisation, loin d’être neutre, peut contribuer de manière significative à la surcharge en nutriments des bassins versants. Vivre à côté d’un méthaniseur, c’est donc accepter la possibilité que la rivière où vous vous baigniez enfant soit régulièrement frappée par des épisodes d’eaux verdâtres impropres à tout usage.

Impact psychosocial et dépréciation immobilière en zone résidentielle

Au-delà des indicateurs physico-chimiques et des normes réglementaires, l’installation d’une usine de méthanisation à proximité d’une zone d’habitation a des répercussions profondes sur le tissu social local et sur la perception de l’avenir du territoire. Perte de confiance envers les institutions, conflits de voisinage, sentiment d’injustice environnementale : ces dimensions immatérielles sont rarement prises en compte dans les dossiers d’autorisation, alors qu’elles déterminent pourtant le vécu quotidien des riverains. Vivre à côté d’un méthaniseur ne se résume pas à supporter des odeurs et du bruit ; c’est aussi habiter dans un lieu dont l’image et la valeur symbolique ont été durablement modifiées.

Sur le plan économique, plusieurs témoignages convergents d’agents immobiliers et d’habitants indiquent une dépréciation significative des biens situés à proximité immédiate d’unités de méthanisation, parfois de l’ordre de 30 à 50 %. Certaines maisons deviennent tout simplement invendables dès lors que le projet est connu, bien avant même la mise en service de l’installation. Pour des ménages qui avaient fait le choix de la campagne comme projet de vie et investi l’essentiel de leur patrimoine dans leur habitation, cette perte de valeur peut être vécue comme une spoliation silencieuse.

Psychologiquement, la situation est d’autant plus lourde que les riverains ont souvent le sentiment de ne pas être écoutés, ni par les porteurs de projet ni par les autorités préfectorales qui valident les dossiers malgré les avis défavorables exprimés lors des enquêtes publiques. Cette absence de reconnaissance de leur vécu renforce la défiance, nourrit des mobilisations citoyennes parfois très conflictuelles et fragilise la cohésion sociale dans des communes rurales déjà éprouvées par d’autres mutations. En définitive, la question centrale demeure : peut-on parler de transition énergétique juste lorsque les bénéfices économiques de la méthanisation sont concentrés entre quelques mains, tandis que les coûts – sanitaires, environnementaux et sociaux – sont supportés au quotidien par ceux qui ont simplement eu le tort de vivre à côté d’une usine de méthanisation ?